Elsasser Wurtzle

Généalogie, histoire & chronique familiale

Bruits d’arbre & prostitution silencieuse

prostituée

Le ton est donné: le plus vieux métier du monde au service potentiel, de l’histoire familiale…

Je vous propose un petit aperçu d’un sujet qui, visiblement, n’est pas assez exploré. On se sent que trop rarement concerné par cette recherche, voire on y pense même pas!

Pourtant, les périodes de crises économiques, de disettes, d’accidents de vie étaient favorables à l’expansion de ce commerce particulier, qu’il soit régulier ou d’appoint. Des rapports ont peut-êtres été rédigés sur des personnes que vous pensiez sans histoires.

Il faut que je  vous explique comment j’en suis arrivé là. Il y a longtemps, on  m’avait rapporté une histoire de prostitution dans le Sundgau, à Ranspach le Haut pour les années 1830, aussi je me suis naturellement tourné vers Archives Départementales, pour éplucher des côtes précises dans la série « M »¹.

Je n’ai pas été en mesure de trouver ce que je cherchais, mais j’ai quand même pu dénicher des patronymes de quelques filles originaires de communes rurales où mes ancêtres ont vécu. J’ai même été surpris d’y trouver une fille du  Val de Villé.  Je ne peux que constater, que certaines d’entres-elles venaient de loin pour exercer leur spécialité: Lyon, Marseille, la Bretagne; de Suisse, d’Allemagne, du Luxembourg etc.

Le dossier contenant le  « fichage » nominatif des filles est passionnant à lire et donne souvent de nombreux détails physiques, leurs fréquentations et des rapports de santé ainsi que d’où elles viennent et où elles vont. On y retrouvera forcément un patronyme côtoyé dans nos recherches généalogiques. J’y ai découvert un univers inédit, propice à des découvertes captivantes. Mes recherches ne sont pas finies et donneront probablement naissance à un billet plus complet, mais si j’avais eu le temps de prendre tout en photos, j’aurai pu au moins, dresser une base de données nominatives. Je le ferais peut-être un jour. En attendant, j’ai pensé que de partager un rapport sur la prostitution à Mulhouse, rédigé par le sous-préfet en 1869, serait déjà un bon début!

En effet, cela résume parfaitement ce qu’il faille savoir sur le sujet, pour retrouver une éventuelle prostituée dans sa généalogie quand des faisceaux de présomptions nous permettent de relever cette hypothèse.

Plutôt qu’une photographie et pour faciliter les copier/coller, je fais le choix de proposer une retranscription:

1869

Rapport sur la prostitution dans l’arrondissement de Mulhouse

mulh

Question 1 :  Quel est l’effectif des prostituées inscrites à Mulhouse?

Il n’y a de prostituées inscrites que dans la ville de Mulhouse, leur nombre en est de 63. Toutes ces filles se trouvent dans une seule rue, la rue des champs* où elles sont inscrites à une surveillance sévère. La visite sanitaire se fait tous les samedis, les femmes sont toujours visitées avant leur entrée en maison. Elles ne quittent jamais la rue pour aller faire leur commerce en ville.

Question 2 : Quelle est la proportion des malades parmi les filles prostituées?

Pendant les deux mois qui viennent de s’écouler, neuf femmes ont étés admises au dispensaire. Ce nombre fournit à peu près, la moyenne pour l’année.

Question 3 : Quelle est le nombre probable des prostituées non-inscrites?

Le nombre de ses femmes est insaisissable. Outre une vingtaine de filles connues de la police, qui se livrent à la prostitution,  d’une manière permanente, absolue et qui n’ont pas d’autre moyen d’existence, il existe ici beaucoup d’ouvrières qui se livrent à la débauche tout en travaillant le jour, soit à la fabrique, soit dans les magasins, soit dans les maisons particulières, ces filles s’adonnent à la prostitution pour satisfaire leur goût prononcé pour la toilette.

Ce ne sont pas, à proprement parlé, des raccrocheuses; en se promenant le soir, elles se font plutôt solliciter, quelles ne sollicitent elles-mêmes, mais lorsque l’occasion leur parait bonne, elles acceptent les propositions qui leur sont faites.

Il serait bien difficile d’atteindre cette catégorie de filles; alors même que la prostitution serait plus largement réglementée à Mulhouse. Et cependant, il n’est pas possible de le dissimuler, que ces femmes sont bien plus dangereuses pour la santé publique, que celles qui sont internées dans la rue des champs. Il serait urgent qu’au moins celles qui sont notoirement connues comme se livrant constamment à la prostitution fussent soumises à des visites sanitaires périodiques, à l’instar des filles de la rue des champs. De cette façon, le mal existant serait en partie réparé.

La ville de Huningue est envahie tous les dimanches par un grand nombre de filles, venant principalement de Bâle et du Duché de Bade, elles sont en relation qu’avec les militaires de la garnison et repartent le soir. Ces filles, échappent nécessairement à toute visite sanitaire. Cependant, le nombre des vénériens de la garnison n’a rien d’extraordinaire.

Question 4 : Quel est le nombre de lits au dispensaire affectés au traitement des femmes atteintes de maladies vénériennes?

Le dispensaire de Mulhouse contient 11 lits. Ce nombre suffit ordinairement, car il est très rare qu’il y ait un nombre égal de femmes malades. L’année dernière, il y en avait un moment quatorze en traitement, on est parvenu à les caser toutes. Le quartier à l’hospice affecté au traitement des vénériennes (filles publiques) est un pavillon isolé, il sert également à séquestrer les aliénés. L’insuffisance de ce pavillon affecté à deux services différents est reconnue par l’administration qui a le projet de rendre ce bâtiment à sa véritable destination au service des aliénés et de construire un pavillon spécial pour les filles publiques.

Mulhouse, le 16 mars 1869

Le sous-préfet

[Côte 4M85]

*La rue des champs est identifiable grâce à ce plan (Section 8). Cela correspond actuellement avec  la rue des Franciscains et et qui se trouve être à la fois une perpendiculaire et une parallèle (mais si ,c’est possible avec nos rues tordues! 😉 ) de la rue Bonbonnière bien connue comme ayant été dans le passé un haut-lieu de prostitution.  Là, une petite explication s’impose pour les non-alsaciens.

En France, l’on a pour habitude d’associer l’amour à un goût « salé » (no comment!); on parle d’histoires salées/salaces. En Alsace et chez les germanophones, l’Amour est sucré et cette rue « Bonbonnière », n’a et vous vous en doutez bien,  qu’un rapport très lointain avec les bonbons. Les sucreries étaient d’un autre genre et quand on parle de  « BumbumStand » (Stand de bonbons), le présentoir évoquait plutôt une poitrine opulente qu’une confiserie!

Pour la petite histoire, il circulera  dans les bistrots après l’annexion,  l’anecdote suivante d’un allemand un peu trop entreprenant, débordant de sentiments d’amour pour une jeune et belle alsacienne :

-Lui : « Ach, theure, viel gelibte, antworte mir, gebe mir eine süsse Antwort, ein süsses Wort. »
-Elle : « … Sirop. »

Ce qui se traduit textuellement par :

-Lui : Ah chérie, ma bien aimée, réponds moi, donne moi une réponse sucrée (douce réponse), un mot sucré (un mot doux) »
-Elle : « … Sirop. »

  1. AD68: 4M85 Police des mœurs, prostitution, concubinage, adultère, outrages à la morale publique & à la religion (1801-1870) ; 4M86 Prostituées (1802-1861)
  2. Les prostituées en rapport avec le Haut-Rhin

20 commentaires sur “Bruits d’arbre & prostitution silencieuse

  1. Pierre Lagacé
    28 mars 2015

    Quoi ajouter de plus…
    succulent comme recherche

    Ça devait se passer aussi au Québec.
    « L’amour » n’a pas de frontières.

    Aimé par 2 people

  2. Pauline
    28 mars 2015

    J’avoue n’y avoir jamais pensé. Et voilà que je commence à me poser des questions sur l’une de mes ancêtres, originaire des environs de Colmar, mariée à l’âge de 35 ans en 1849 à Mulhouse, justement, « sans état », et pour autant que je sache sans famille dans le coin, et dont je sais qu’elle a eu un enfant naturel à l’âge de 29 ans. Il n’y a peut-être strictement rien à creuser derrière, mais…

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      28 mars 2015

      Je n’ai pas pris de photos, mais je peux éventuellement tenter de me rappeler si j’ai pu voir ce patronyme.., pendant que c’est encore frais car j’ai lu toutes les feuilles (en diagonale il est vrai) de l’épais dossier. Infos, via le formulaire de contact dans la marge de gauche.

      J'aime

      • Pauline
        28 mars 2015

        Merci, le message est envoyé !

        J'aime

  3. feuillesdardoise
    28 mars 2015

    Passionnant !
    (Article « scoopé » avec le bouton de partage « scoop-it » : ça marche !)

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      28 mars 2015

      Merci 🙂 Je ne l’avais pas encore testé et je me disais bien que s’il ne fonctionnerait pas, on ne manquerait pas de me le signaler 😉

      Aimé par 1 personne

  4. jmg013
    28 mars 2015

    Intéressant article sur un aspect de la vie mulhousienne. J’ignorais ce sens du « BumbumStand » que Roger Siffer a chanté jadis 🙂

    Aimé par 1 personne

  5. Ph Durut
    28 mars 2015

    Bravo pour cet article !!!Effectivement,c’est un sujet qui, visiblement, n’est pas assez exploré .
    Dans les fonds d’archives des commissariats de police ,il est parfois possible de trouver des photos d’identité de prostituées.

    Aimé par 1 personne

  6. Cenwen
    28 mars 2015

    Coucou 🙂

    Je commente rarement alors que je dévore chaque billet 🙂 Je pensais que la généalogie était une discipline ennuyeuse et poussiéreuse, je me rends compte que j’avais plein de préjugés ! Pardon ! 😉

    Bonne soirée 🙂

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      28 mars 2015

      C’est comme en cuisine, pour ne pas se lasser et pour plus de plaisir, il faut varier les ingrédients! 😉

      J'aime

      • jmg013
        28 mars 2015

        D’accord, mais là c’est plutôt le fast-food.

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  7. wurtzele1
    28 mars 2015

    Il en faut pour tous les goûts 😉

    Aimé par 1 personne

  8. L'Ornithorynque
    28 mars 2015

    Joli billet !! angle d’attaque intéressant pour une recherche – c’est même drôle et taquin, je trouve 🙂

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  9. juliette
    29 mars 2015

    En tout cas je préférerais mille fois avoir plusieurs ancêtres prostituées ( j’ai eu des copines qui se sont prostituées et pas de gaité de cœur ) qu’un seul ancêtre maquereau !
    feras tu des recherches sur eux ?
    😉

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      29 mars 2015

      Ils sont souvent dans les mêmes dossiers quand cela créé un problème de voisinage, de bagarres , mais à cette époque, c’était surtout des maquerelles régissant des maisons closes pour lesquelles il existe de la matière !!!

      J’avais pu trouver une portant le patronyme « Bingler » qui se plaignait que sa « maison » avait été fermée administrativement en raison d’un homicide qui s’y serait déroulé.

      J'aime

  10. sissistronnelle
    1 avril 2015

    Recette wurtzele1:

    -Choisissez un sujet,
    -fouillez archives ou autres mémoires,
    -analysez, compilez,
    -rédigez sans cesser de saupoudrer d’une pointe d’humour.

    Régalez vos lecteurs!

    (ben moi, je me délecte de chacun de tes billets!) 😉

    Aimé par 1 personne

  11. voulaah
    26 septembre 2016

    Intéressant ton post et riche en recherche
    merci du partage, j’admire ton travail
    Passe une bonne semaine
    bisous

    J'aime

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