Elsasser Wurtzle

Généalogie, histoire & chronique familiale

MEYER Jean-Baptiste & RUEHER Lucie

meyer-rueher

L’histoire de ce couple d’ancêtres constitue ma toute première épine généalogique. Quand on a pas encore pris l’habitude de lire des documents manuscrits d’une époque révolue, les complexités techniques s’enchaînaient pour l’apprenti généalogiste que je m’efforçais d’être. D’abord, en raison d’actes contradictoires à la lecture fastidieuse, d’homonymes nombreux. Je me suis même débrouillé à ne pas trouver le même prénom pour le père dans l’acte de naissance et de décès ce qui, avec le recul, me fait rire à chaque fois que j’y pense. J’ai ainsi pu établir pour cette famille un arbre, côté « Meyer », allant jusqu’aux alentours de 1550 dont je n’étais pas peu fier et dont j’ai été finalement dans l’obligation d’y renoncer, puisque greffé sur une mauvaise personne !

Une autre erreur, tout aussi amusante, a été de trouver le moyen de lire sur un acte le nom de Rucher à la place de Rueher.  Après de nombreux tâtonnement sur de longs mois et après avoir été contraint à recommencer plusieurs fois cette branche , le résultat semble maintenant (je l’espère bien) acceptable. Alors, voici un aperçu d’une tentative de biographie dont la rédaction n’est pas encore achevée comme c’est le cas de la plupart des résumés d’ancêtres figurant sur ce blog.

Nous sommes le tout premier jour de l’année 1831, il est 5hoo du matin à Feldkirch, un village d’environ 400 âmes situé à 17 kilomètres de Mulhouse où André, le tailleur d’habits du lieu et Hélène née Ernst, donnent naissance au domicile de Jean Ernst, à leur tout premier enfant qu’ils prénomment Jean-Baptiste. Il est baptisé dans la foulée à la paroisse Saint Rémi. Le papa a déjà 49 ans et la maman très précisément 40 ans, quatre mois et trois jours. Les Feldkirchois sont appelés par les communes environnantes « Hofdorgücker », car on leur attribuait autant de méfiance que de curiosité. Ce mot Alsacien exprime l’action d’épier par le portail.

C’est une année qui préfigure déjà tous les ingrédients de la révolution de 1848 puisqu’une loi, à l’intention principale du milieu ouvrier et des étudiants, est votée interdisant les attroupements à dater du 10 avril (ce qui n’empêche pas le milieu ouvrier de se rassembler en grand nombre un peu partout mais principalement dans la capitale et à Lyon ou la première révolte des canuts fut un événement marquant et sanglant avec un slogan percutant:« Vivre libre en travaillant, ou mourir en combattant! »).

La pauvreté est grande et le département du Haut-Rhin ne fait pas exception comme le soulignera plus tard, le rapport sur la situation de la classe ouvrière du docteur Louis René Villermé. La crise économique, qui allait en s’accentuant depuis 1827, arrivait à son paroxysme après la Révolution de juillet. En 1831, la situation des ouvriers des filatures de coton était désastreuse malgré les améliorations significatives apportées par certains patrons de Mulhouse qui ainsi tentaient de protéger leurs intérêts en se donnant bonne conscience, car le prix des loyers et des denrées alimentaires flambent.

André, comme tous les tailleurs de cette époque habille ses clients en tirant le fil à la main. La machine à coudre venait juste d’être inventée et servait exclusivement dans un atelier qui confectionnait des uniformes pour l’armée mais, son usage ne se répand pas. Il n’était pas très riche malgré ce que l’en pensaient les villageois en raison des tarifs pratiqués. La mode existait déjà mais, dans les villages il était anecdotique qu’un notable exigeait la dernière tendance parisienne. L’essentiel de son travail consistait à des travaux de raccommodage et de se déplacer chez l’habitant quand des mariages étaient programmés. Il transformait les costumes, les retournait, les retaillait afin de leur donner une seconde vie pour habiller des enfants par exemple.

André voit les affaires qui périclitent depuis plusieurs années. Il est alors obligé de trouver des petits boulots et finit par frapper aux portes des industries. Travailler en usine était très contraignant en raison du long trajet qui s’ajoutait à des horaires de travail interminables et cela quelle que soit la météo. Été comme hiver, il devait prendre son poste à 5 h 00 du matin et dans le meilleur des cas, il finissait son travail à vingt heures. Cependant, il était fréquent de devoir effectuer des heures supplémentaires !

En ces temps-là, les ouvriers d’usine et leur famille mangeaient rarement plus de deux fois par mois de la viande…

Jean-Baptiste a commencé à apprendre de manière ludique de son papa et de sa maman le métier de tailleur d’habits. En Alsace, on commence très tôt la formation professionnelle dans l’affaire familiale mais, le papa décède là où il a toujours vécu, à Feldkirch le 19 septembre 1840. Jean-Baptiste a tout juste neuf ans et son papa en avait 58.

On gagnait sa vie très tôt dans les familles en difficultés. Entre neuf et douze ans, Jean-Baptiste trouve un emploi dans une industrie Mulhousienne qui lui garantit des revenus réguliers, mais les salaires sont très bas et une journée de travail dure 15 heures. A titre d’exemple, un relevé de 1840 nous apprend que les filatures de coton embauchaient 28 enfants, entre huit et 10 ans et 209 dans la tranche d’âge de 10 à 12 ans.

Le grand patronat d’alors, se sent missionné et se trouve toutes les excuses pour exploiter les enfants qui autrement traîneraient dans les rues ; pour peu payer les ouvriers qui, grâce à ce paternalisme imposé, peuvent contenir l’ivrognerie dont on les prédispose, puisqu’ils ont juste de quoi faire vivre leur famille et par conséquent n’iraient pas dépenser leurs quelques sous dans les auberges!

Il ne faut surtout pas remettre en question les sommes colossales que ce patronat engrange grâce à ces bontés, c’est un tabou et il est de mauvais ton de critiquer un service rendu.

Bien plus tard, dans l’usine même où il travaille, Jean-Baptiste rencontre sa belle, Lucie Rueher, dont chacun des mouvements le bouleverse. Son cœur chavire et elle craque rapidement devant ces yeux de velours. Tous deux ont en commun le fait d’avoir été contraint à quitter leur village natal pour trouver du travail. Si Jean-Baptiste a perdu très tôt son papa, Lucie quant-à-elle n’a jamais connu le sien. Elle reverse une partie de son salaire pour aider sa maman Madeleine, tout comme le fait Jean-baptiste avec la sienne. Il faut préciser que Lucie est un enfant naturel.

Jean-Baptiste finit par demander solennellement à Madeleine, l’autorisation d’épouser sa fille.

Quelques mois plus tard, le 24 avril 1861 à Ranspach-Le-Haut dans le canton d’ Huningue, situé à 10 km au Nord-Ouest de Allschwil la plus grande ville aux alentours, Joseph Bauer le maire du village y célèbre leur mariage. Ce jour là, le temps était sec mais un vent froid soufflait et l’acte de mariage précise que Lucie exerce maintenant le métier de «domestique». Le représentant de l’autorité municipale sait consciemment que les Rueher ont donné deux maires à sa commune: Joseph , le tout premier maire de Ranspach-le-Haut en 1790 et Georges 1795. Cette commune à un surnom particulier qui en dit long sur la prospérité des lieux: « BettlerSeck » ce qui se traduit par « Sac de mendiants ».

Les témoins de ce mariage sont tous domiciliés dans le village. Il y a Martin Rueher, cousin germain de Lucie âgé de 33 ans; Jean Schwob, le maréchal ferrant, 33 ans également; Jean-Antoine Schmitt, un ami cultivateur âgé de 26 ans et Georges Zimmermann 45 ans, le garde-champêtre.

L’acte de mariage est signé par toutes les personnes présentes, à l’exception de la mère de la mariée qui avoue ne pas savoir écrire son nom et qui néanmoins dépose sur l’acte une croix.

L’actualité internationale annonce les débuts de la guerre de Sécession en Amérique depuis que les sudistes ont attaqué le fort Sumter, en Caroline du sud 15 jours auparavant ! Il est à peu près certain que cette information passa inaperçue et ne devait préoccuper le couple.

La maman de Lucie, Madeleine, issue de la même commune, ne s’est jamais mariée et avait élevée seule sa fille. Ce qui ressort de la lecture des documents administratifs, c’est surtout qu’elle n’avait aucune source de revenus et l’on soutenait fermement, dans la famille, qu’elle faisait commerce de son corps !

J’ouvre là une parenthèse puisqu’une histoire de ce type circulaient pour la maison très humble qu’elle habitait vers la sortie du village, des propos recueillis par mon grand-père pour qui cette Madeleine était son arrière-grand-mère. La parenthèse refermée, on peut aisément s’imaginer, la fierté de la maman qui devait être également soulagée de voir son unique enfant heureux et enfin à l’abri d’une pauvreté extrême.

Après le mariage, ils s’établirent à Mulhouse 16 passage de l’ancien hôpital et de leur amour naît, un jeudi, le 4 mai 1865 à huit heure et demi du matin une petite fille qu’ils décident d’appeler Marie. Le docteur Louis Weltz 53 ans, médecin est sollicité par Jean-Baptiste pour être un des deux témoins obligatoires pour la déclaration de l’enfant à la mairie. Le second est son ami, Joseph Robert, graveur sur rouleaux âgé alors de 42 ans et c’est Jules Dollfus, l’adjoint au maire qui pour l’occasion remplit les fonctions d’officier de l’état-civil en enregistrant l’acte de naissance N° 709 à 15h30.

C’est une année ou dans la commune on peut constater un nombre croissant de fraudes alimentaires qui se terminent au tribunal ; Untel vend un lait coupé avec de l’eau, un autre du miel avec 50 % de sirop de glucose. Les hebdomadaires locaux publient les sentences qui en moyenne tournent autour de 20 jours de prison ferme assortis d’une forte amende.
Ils auraient pu jouir d’un bonheur familial parfait mais, malheureusement, rien ne se passe comme prévu. Lucie décède, quelques mois plus tard, le mercredi 22 novembre 1865 à 17h00 à l’Hospice civil sis au 17 Quai du Fossé. Elle avait seulement 34 ans !

Les circonstances ainsi que les détails de ce douloureux drame restent encore à déterminer.., mais il semblerait, selon la mémoire familiale, qu’il s’agissait des suites de la tuberculose, un véritable fléau à l’époque et dont les médecins en ignoraient les causes puisque le bacille en question n’a été identifié qu’en 1882.

Jean-Baptiste se remarie , dès l’année suivante, avec une femme se prénommant Claire. L’union est célébrée le 11 juin 1866 à Mulhouse et ne pouvant vivre sous le toit ou tout rappellerait constamment la douleur passée, ils décident de se donner toutes les chances en allant chercher un nouveau départ dans une commune voisine : Riedisheim.

Claire avoue à l’officier de l’état-civil être âgée de 27 ans et être native de Bantzenheim, une commune située entre la forêt de la Hardt et le Rhin. Bantzenheim passe pour être, de notoriété publique, une grande ville. Il fut un temps pas très lointain ou le relais postier de cette commune pouvait accueillir jusqu’à 30 chevaux. De naissance, elle porte le même nom que son mari puisqu’elle s’appelle également « Meyer ». Claire donna d’autres enfants à Jean-Baptiste et éleva la petite Marie comme s’il s’agissait du fruit de sa chair.

La transmission orale précise encore que Claire, servante de profession, était la meilleure amie de Lucie. Tous deux travaillaient sous le même toit, pour le même employeur. Lucie qui se savait condamnée était consciente qu’il fallait une maman à sa petite chérie. Elle tient à ce que après son décès, qu’elle prenne sa place en épousant son mari. Elle avait été obligé d’insister, d’implorer, car cela n’était naturel ni pour Claire, ni pour Jean-Baptiste.., mais elle avait su trouver les bons arguments.

Jean-Baptiste est présent au banquet du mariage de sa fille Marie avec Carl Friedrich BAUMGÄRTNER qui s’est vraisemblablement déroulé chez Kieny comme la quasi-totalité des mariages ayant lieu dans la commune. Ce restaurant était connu pour ses plats vantant la gastronomie française.

En 1909, le 22 octobre, sa seconde femme décède à Riedisheim et petit à petit, un déménagement s’impose pour se rapprocher de sa fille Marie. Jean-Baptiste passe de vie à trépas à son nouveau domicile au 186 de la rue de Belfort, le 24 septembre 1911 âgé de 80 ans dans la ville de Dornach dont il savait depuis le mois d’avril qu’elle finirait rattachée à Mulhouse.

17 commentaires sur “MEYER Jean-Baptiste & RUEHER Lucie

  1. toutoutoutine
    5 mai 2015

    Ah, la généalogie n’est donc pas un long fleuve tranquille? 😉

    J'aime

  2. lorrain1
    5 mai 2015

    Mon Grand Père maternel Meyer Charles…

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      5 mai 2015

      C’est un patronyme assez courant dans de très nombreux pays. En Alsace-Lorraine, il doit y avoir beaucoup de souches différentes. On trouve également ce nom dans les familles juives, où il prend un tout autre sens.

      J'aime

      • lorrain1
        5 mai 2015

        C’est parfaitement exact.
        Ici en Provence, ils prononcent « Maiyé » et cela s’écrit Meyer.
        Nous en Lorraine on disait Méyère pour Meyer.
        Ce patronyme est classé 58e en France.
        http://fr.wikipedia.org/wiki/Meyer

        J'aime

  3. jmg013
    5 mai 2015

    Beau morceau d’histoire familiale, qui fait bien sentir la réalité d’une époque ; un peu injuste quand même pour le patronat mulhousien à qui on doit l’édification de la Cité, l’église Saint-Joseph et la création du parc zoologique.

    J'aime

    • wurtzele1
      5 mai 2015

      J’ai pesé mes mots. L’édification de la cité dans un contexte explosif, a rapporté énormément au patronat qui voyait-là une spéculation auréolée bien intéressante dont les détails pourraient faire l’objet d’un billet futur. Beaucoup l’ignorent, c’est de ce patronat qu’est venu le terme « Mulhüsser Wackes (voyous mulhousiens) » immortalisé dans nos parades de carnaval pour désigner les grévistes de ces années-là qui avaient l’outrecuidance de se plaindre de leur extrême pauvreté savamment entretenue par ces exploiteurs. L’église St-Joseph est plus tardive.., l’athée que je suis n’est pas très sensible à l’argument. Quant-au jardin zoologique, là oui c’était vraiment une réalisation des plus intéressantes puisqu’elle a permis de profiter à la population entière en dynamisant le tourisme grâce à un réseau ferroviaire abordable & performant.

      J'aime

  4. jmg013
    5 mai 2015

    J’ai moi aussi des ancêtres Meyer, mais dans le Bas-Rhin au XVIIIe siècle ; ma femme en a également dans le Haut-Rhin, dont un marié à une Baumgartner🙂

    J'aime

    • wurtzele1
      5 mai 2015

      Il y a également plusieurs branches de Baumgartner en Alsace. Des Meyer, j’en ai également plusieurs souches différentes dans le Bas-Rhin. 1 de ces 4, on va constater que l’on cousine😉😀 -lol

      J'aime

      • lorrain1
        5 mai 2015

        C’est normal. Pas anormal.
        En blaguant sur le nom « Meyer » j’ai décroché une affaire commerciale, très importante, en 1973.
        Le patron des achats se nommait MEYER.
        Une société, si tu n’as pas RDV…
        Au flanc, ai réussi à me retrouver par miracle à l’accueil. La dame me demandât : « avec qui avez-vous RDV ? »
        Je répondit : « je suis le cousin de M. MEYER. »
        Prévenu par la réceptionniste :
        Il sortit de son bureau, vint voir qui était ce mystérieux « Cousin ».
        Je lui pris le bras et lui intima d’aller à son bureau lui disant : « ce que j’ai à vous dire n’intéresse que vous »
        Je lui tint ce propos :
        En Lorraine, à Bizing, le Curé était instituteur et Maire du Village. Classe unique.
        Lorsqu’il rentrait en classe, il criait : « TRITZ, MULLER taisez-vous ! »

        Toute la classe se taisait. Il n’y avait que deux familles dans le village.

        Il a beaucoup rit.

        J’ai eu le marché.

        Je l’ai croisé, il y a quelques mois dans un Restaurant : il m’a fait un signe disant :
        « Salut Cousin ! »

        J'aime

  5. Pierre Lagacé
    5 mai 2015

    Un bel hommage à vos ancêtres

    J'aime

  6. Pierre Lagacé
    5 mai 2015

    A reblogué ceci sur Nos ancêtreset a ajouté:
    Un voyage dans le temps

    J'aime

  7. Annick H.
    5 mai 2015

    Vous ecrivez de mieux en mieux! J’ai beaucoup aime cet article. De plus j’ai des Meyer (viticulteurs) dans mon arbre et mon 2ieme arriere-grand-pere a demenage douze fois en Alsace et dans les Vosges pour suivre les emplois dans les tissages. J’ai lu aussi Villerme et vous avez raison, la vie etait dure en ce temps la: de 18 enfants qu’il avait eu avec deux epouses, 6 seulement sont arrives a l’age adulte. Je pense avoir retrouve tous les lieux ou ils ont habite a cause d’un acte de deces d’un enfant dans un endroit qui me renvoyait au lieu de sa naissance, ou il y avait un autre acte de deces…….. et ainsi de suite.

    J'aime

  8. L'Ornithorynque
    5 mai 2015

    Faut toujours donner le Meyer de soi-même, dit-il en passant😉

    Quelle aventure, que ces arbres !!

    J'aime

  9. lorrain1
    6 mai 2015

    Le nom Meyer désignait auparavant des Métayers…

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Catégories

Stats du Site

  • 102,692 visites

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

Rejoignez 5 654 autres abonnés

PageRank
M6R-68

Member of The Internet Defense League

Stop TTIP !
%d blogueurs aiment cette page :