Elsasser Wurtzle

Généalogie, histoire & chronique familiale

Jean Baptiste HÄFFELE 1829-1866

Eguisheim

La personne qui motive ce billet, n’est absolument pas de ma famille. Je n’ai par ailleurs de lien connu avec aucun des patronymes cités, même si j’ai un doute en ce qui concerne la maman de la personne dont je vais essayer de dresser le portrait.   Il s’agit, là-encore, d’une courte coupure de presse issue d’un journal d’époque, qui a su assez éveiller ma curiosité, pour me laisser prendre au jeu chronophage des recherches complémentaires. Je vous livre ici, l’intégralité de mes trouvailles.

C’est dans le département du Haut-Rhin, un petit bourg viticole d’environ 2150 âmes,  lieu de naissance de l’illustre Pape Léon IX,  que Jean-Baptiste voit le jour. Le paysage est enneigé, il fait très froid et l’on y regrette le mois de janvier doux et sans neige de l’année passée. Nous sommes le 27 janvier 1829 à Éguisheim. Son papa Antoine est un vigneron de déjà 46 ans. Sa maman Elisabeth, née Ernst affiche 38 ans.

Il est baptisé dans la foulée à l’église du lieu sous le patronage des Saints-Pierre-et-Paul dont l’ancienne cuve romane aurait, selon la tradition orale, déjà été utilisée pour le baptême de Bruno d’Eguisheim-Dagsbourg, véritable nom du populaire pontife. Ses parents s’y étaient mariés sous la pluie, treize ans plus tôt, le 10 juillet 1816, alors que sévissait encore la seconde terreur blanche. Une époque où il ne faisait pas bon d’avoir été Jacobin ou Bonapartiste!

Son patronyme est d’origine Souabe et signifie « Petit-pot »et s’est ainsi qu’il est également compris par les alsaciens. Les villageois étant taquins, cela lui vaudra les quolibets d’autres enfants, avec des jeux de mots qui sans surprise, traversent efficacement le temps, puisqu’ils se retrouveront plus tard dans la bouche avinée de ses compagnons de beuverie.

Dernier enfant de la famille, il grandit dans ce village dans la rue dite « d’en haut » au numéro 173. En 1841, pendant la période des moissons, il est absent quand son papa âgé de 58 ans décède. À l’âge adulte, c’est un gaillard d’approximativement un mètre soixante-dix avec de beaux yeux d’un gris bleuté, posés sous un front légèrement courbé; un petit nez retroussé; une bouche que l’on ne saurait pas vraiment dire si elle est petite ou moyenne et qui est posée au-dessus d’un menton rond dans un visage parsemé de taches de rousseurs. Oui, c’est un rouquin! Souriant, il a la spontanéité d’un enfant. Il ne sait ni lire, ni écrire. N’ayant pas la bonne couleur de cheveux, il a passé son enfance à être victime de stéréotypes négatifs. Maintenant qu’il est adulte, on le taquine plus par méchanceté, mais par habitude.

Ayant la bougeotte, il est souvent sur la route. Considéré comme sans domicile fixe, les métiers qu’il exerce au gré de ses déplacements, sont nombreux. Au fil des lieux, il loue ses bras pour la cueillette de fruits, pour les vendanges, pour des menus travaux qui ne durent pas.

Il n’est pas bien méchant, mais à l’âge de 23 ans, le 9 juin 1852, il fait connaissance avec l’univers carcéral puisqu’il est condamné pour vol à trois mois de prison à la maison d’arrêt de Colmar.  Ces geôliers n’auront pas à se plaindre de lui, il s’est montré exemplairement docile.

Par trois fois, il est entré en qualité de domestique au service d’un agriculteur du Sundgau, Monsieur Aloïse HUG, d’Aspach-le-Haut. Par domestique, on entend alors un serviteur qui vit sous le toit de son employeur. Ses tâches sont variées, il coupe le bois, le range; laboure; sème; taille les arbres, s’occupe des fruits, des bêtes. Malheureusement pour ce dernier, il a chaque fois, dans d’étranges coups de tête, rompu son contrat. Cela s’est fait sans le consentement de l’employeur et même sans le prévenir. Pouf, un matin il ne se présente pas à son poste. Impossible, à chaque fois, pour Aloïse de  s’organiser !

Aloyse, affiche deux ans de moins que lui et passe pour un homme bon; un chrétien exemplaire qui sait pardonner. De l’avis de tous, il a véritablement le cœur sur la main!

Le 1er mars 1861, c’est pour la quatrième fois qu’il se présente penaud,  affichant plein de remords, chez Aloïse qui se laisse attendrir à nouveau.  Cependant, cette fois-ci son patron marque une condition inaliénable pour le reprendre à son service. Pour que Jean-Baptiste, ne lui joue pas à nouveau un mauvais tour, il lui propose de le reprendre qu’à la  condition extrême, d’accepter de ne percevoir que la moité de ses gages. 12 francs par mois et l’autre moitié lui serait versé, à l’issue du contrat, au bout de dix mois.  Haeffelé accepte , il est donc forcément sincère.

Au bout de seulement six semaines, il se foule la main en labourant. Devenu incapable de travailler, il réclame donc l’intégralité de son salaire afin de pouvoir prendre la poudre d’escampette. Aloïse, ne cède pas et lui rappelle son engagement et lui propose d’attendre chez lui , sans avoir à travailler, la guérison totale. Une offre honorable et honnête qui n’est pas du goût du serviteur. Il quitte Aspach-le Haut, le 19 avril pour se rendre à Colmar, puis revînt le 22 où il se glisse, à l’insu de tout le monde, dans l’écurie de son maître. Il en sort au milieu de la nuit et met le feu à la grange couverte de chaume. Le feu s’étend rapidement et Haeffelé s’enfuit. Il se retrouve à Belfort, où conscient de ce qu’il venait de faire et pris de remords et de peur, il se constitue prisonnier.  Se sachant récidiviste,  il pensait pouvoir s’attirer une certaine clémence  en se rendant ainsi à la justice.

Il a causé pour près de 4400 francs de dégâts. Malheureusement pour Aloïse, son assurance ne couvre que 2000 francs et il s’agit-là, d’une somme considérable!

Jean-Baptiste qui avait déjà été condamné à Colmar  à trois mois de prison pour vol passe rapidement devant le jury. Il s’agit de l’audience du 18 mai 1861 de la cour d’assises du Haut-Rhin à Colmar, présidée par M DILLEMANN. Le ministère public, « le parquet » dans le jargon judiciaire, est représenté par Me GODELLE.

Il y a en tout trois affaires.  Deux, d’entre-elles, sont plaidées  en défense par  Maître KOCH. Elles sont jugées à huis-clos et se terminent, pour la première par un acquittement en faveur d’un jeune homme, ouvrier serrurier à Thann; la seconde, par une condamnation en trois ans de prison obtenue à l’encontre de Gaspard Frédéric DESPRÉ (DESPREZ), employé des Chemins de Fer de l’Est à la gare de Dannemarie en qualité de comptable  et originaire de Breurey-les-Faverney en Haute-Saône. Le jugement a été particulièrement clément sachant  que la femme de Gaspard était alors enceinte de sept mois!

Jean Baptiste qui lui a pour avocat, Me MOLL, passe en dernier. Il est reconnu coupable d’avoir incendié les dépendances d’une maison habitée.  Me Moll, essaye de le présenter sous un jour favorable,   mais il sait qu’il y a peu de chances avec les nouvelles inclinaisons des juges en matière de récidive. On ne peut que plaindre Monsieur Hug, cet honnête homme. Le vagabondage, mène au crime.., il faut épurer la société. Le couperet tombe: condamnation aux travaux forcés à perpétuité!

Il est emmené à Toulon, dans une voiture cellulaire, il s’agit d’une charrette composée d’une douzaine de niches dans lesquelles, les condamnés demeuraient assis et enchaînés. Il arrive au bagne, le 7 juillet de la même année. Pour mémoire, l’année précise où sont publiés les misérables de Victor Hugo qui racontent les aventures d’un forçat de ce lieu.  Au fil des ans, il a acquis un teint coloré qui lui donne une assez bonne mine, mais comme pour ses codétenus, le sourire s’est effacé. Son matricule, c’est le 13314. Les cheveux sont coupés, selon un code précis: des raies pour ceux qui ont pris « perpet »et grossièrement en escalier pour les autres. Cela a un double avantage pour la structure: il serait ainsi rapidement identifié en cas d’évasion par n’importe qui et pour l’administration du lieu, c’est un moyen visuel efficace pour le départager.  Cela fait maintenant trois ans que ce bagne ne servait plus que de centre de transfert, depuis la loi de 1848 qui abolissait l’esclavage et qui prévoyait de fermer les bagnes. On avait trouvé l’idée de remplacer ces structures par la déportation en Guyane et en Nouvelle Calédonie.., histoire d ‘évacuer la métropole de ses déchets humains vers une destination lointaine et bien sûr combler le vide laissé par les anciens esclaves!

Le 6 janvier 1863, il est détaché de ses chaînes et embarqué sur le transport « l’Amazone » qui avait appareillé la veille. C’est un bateau à vapeur avec Machine Mazeline à deux cylindres à bielles renversées et qui est également équipé de voiles. Il s’agit se rendre en Guyane avec 499 autres forçats. Le 8 , le bateau prend le large, c’est son septième voyage depuis sa construction en 1845 à Brest. Avant cela, à sa dernière affectation, il était utilisé comme navire hôpital au Mexique.

Arrivé à destination, aux îles du Salut, il y reçoit le matricule 10288 et il doit purger sa peine dans un des bagnes les plus durs au monde!

Il a toujours les cheveux roux, mais la barbe courte qu’il s’est laissé pousser depuis quelques temps, affiche une couleur châtain clair. Ici point de forçats, les bagnards sont appelés des « transportés ».  Lui, fait partie de la troisième classe, dans le jargon local « la fatigue », il doit donc être affecté aux travaux les plus pénibles, qu’il devra effectuer pieds nus. Il est envoyé grossir les effectifs de Kourou.

AVer macaque peine arrivé, il était déjà au courant des nombreux dangers dont le plus étrange, reste ces affreux vers macaques pouvant grossir jusqu’à deux centimètres, dévoreurs de chair humaine. On les retire que difficilement en donnant parfois lieu à des écoulements d’un pus verdâtre et d’horribles infections restent la cause de nombreux décès.  Tout y est si différent de son Alsace natal. Les cafards et les blattes y font trois centimètres et les araignées sont si impressionnantes!

La mortalité, en ce lieu, est très élevée et rares sont ceux qui y survivent plus que cinq ans. C’est malheureusement son cas, puisqu’il passe de vie à trépas,  le 15 octobre  1866 à 10hoo du matin à l’hôpital des îles du Salut sur L’île Royale au large de Kourou. Une île par laquelle il était arrivé en 1863 et qui accueillait aussi l’administration. Il avait tout juste 37 ans.

Paludisme? Fièvre jaune? Accident? Suicide? Si cause de la mort n’est pas transmise, l’acte de décès porte le N°114 et nous renseigne que sur les témoins qui , sans surprise, sont deux surveillants de 3e classe. L’officier d’État civil est un homme de 40 ans, Henry Jean Baptiste Jules GRILHAULT DES FONTAINES originaire de la Martinique et qui occupe les fonctions de Sous Commissaire des Marines et chef du service administratif des îles du Salut.

Légende ou réalité, on raconte que le cadavre des bagnards était emmené sur une chaloupe à rame pour être jeté à la mer à minuit précise, au moment où la cloche de l’église sonnait. Les requins,  en surnombre, surgissaient rapidement pour venir dévorer les corps. Ils auraient, depuis longtemps, fait le lien entre le son de la cloche et le repas!

La quantité de décès était telle, qu’une année après, les transportations vers la Guyane  cessèrent temporairement. Les forçats étant alors détournés vers la Nouvelle Calédonie.

KOUROU

Kourou

Copyleft

Vous pouvez utiliser et modifier le rédactionnel de ce billet à votre guise, sans aucune obligation de me citer, sous la seule condition de transmettre ces mêmes droits à vos lecteurs. Pensez à ajouter les tags  #Guyane, #Copyleft, voire les noms des personnes citées, afin que chacun de nous soit en mesure de pouvoir profiter des contributions des autres.

 

Sources:
*Archives départementales du Haut-Rhin
*Archives Nationales d’ Outre Mer
*L’industriel Alsacien (1861)
*Criminocorpus
*Wikipedia
*Gallica
*Presse & Association CLIMA en ce qui concerne les données météorologiques

9 commentaires sur “Jean Baptiste HÄFFELE 1829-1866

  1. Frédéric Specht
    15 avril 2016

    Quelle vie et quel travail de recherche !

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      16 avril 2016

      Merci, c’est vrai que c’est un accident de vie stupide; un système qui l’est autant et un autisme généralisé ou chacun reste confortablement fixé dans sa bulle. Avec le recul, c’est flagrant et il est probable que l’on jugera notre époque de la même manière. C’est une recherche qui force la réflexion, quel que soit notre point de vue puisqu’il s’agit d’un empilement de découvertes banales, mais néanmoins dérangeantes quand on en a une vision d’ensemble:)

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  2. Annick H.
    15 avril 2016

    Encore un article passionnant! Peut-etre que ce Mr Aloise HUG est un lointain cousin, car mes THORR de Zimmerbach se sont marie avec des HUG du meme village.
    Il va falloir que je me decide enfin a demander de l’aide pour trouver les dossiers de « mes » trois bagnards, tous freres, originaires de la Haute Saone, qui sont arrives en Guyanne en 1887. Quelle vie ils ont du mener!

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    • wurtzele1
      16 avril 2016

      Il suffit de la référence Anom, rien de plus. Certains dossiers sont très bavards, d’autres non. J’ai essayé de vous répondre sur « Généalogie & histoires en Dauphiné » , mais il semble que mon message n’est pas passé. Dommage, j’avais l’intention de laisser un mot également sous l’article.

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      • Annick H.
        16 avril 2016

        Merci de cette precision. J’ai en effet trouve ces references pour obtenir ces dossiers. C’etait interessant de lire comment deux blogeurs traitaient du sujet du bagne (en dehors de la raison pour laquelle le sujet avait ete envoye a Cayenne.)

        Je suis desolee de ne pas avoir eu plus de sympathie pour Jean-Baptiste, surtout apres avoir lu vos commentaires et relu l’article. Meme un homme aussi bon que Mr Hug n’avait pu le faire changer. Bien sur c’etait un incendie voluntaire mais les punitions en ce temps la ne correspondaient pas vraiment pas aux crimes. Les consequences etaient terribles.

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    • wurtzele1
      16 avril 2016

      Pardon, si j’ai pu laisser penser que j’avais plus de sympathie pour l’un ou pour l’autre. Ce n’est pas le cas. En fait, en creusant cette histoire ce qui m’a réellement frappé, ce sont les différentes catégories de personnes qui vivent dans une bulle. Cela ressemble à une caricature, mais on voit bien, que JB n’est pas complètement fini, avec un vécu pas évident; que Aloïse, est un homme bon qui pense sincèrement pouvoir changer le domestique; que le juge doit appliquer une politique de déportation que l’on pense salvatrice et humaniste dont le résultat a été planché dans la R∴L∴ « Travail et Persévérante Amitié ». Tout le monde fonctionne en vase clos avec les meilleures excuses du monde. Avec le recul, cela est flagrant et grossier. De nos jours, seul le manque de recul (comme par le passé), nous empêche de prendre conscience que l’histoire se répète. Même si j’aime les cas sociaux, je n’ai aucune préférence pour aucun de ces individus. Ce qui est dramatique est le sentiment d’un gros gâchis. Toute cette histoire est dérangeante, l’immersion dans l’époque l’est.🙂

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  3. jmg013
    16 avril 2016

    Récit intéressant !

    Aimé par 1 personne

  4. juliette
    17 avril 2016

    Terrible ce billet , une triste vie avec un pas de chance …combien d’autres ont du terriblement souffrir dans ces bagnes inhumains, des hommes et des femmes aussi ( beaucoup moins mais il y’en a eu ) …des innocents aussi
    et y’avait même des cartes postales …

    ton billet m’a émue et je suis allée lire quelques choses sur ces bagnes coloniaux qui n’ont fermés qu’en 1952 ( je crois) et l’abolition des travaux forcés ne sera qu’en 1960 !
    Bravo pour tes recherches et cet écrit !

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      18 avril 2016

      Merci Juliette🙂 Je vais devoir te croire sur parole, car figure-toi je n’avais même pas cherché à savoir quand ce bagne a fermé ses portes! Je l’ai peut-être lu, mais je n’avais pas percuté. Chouette, la carte postale.., charmante attention. Je me demande ce que ces « transportés » pouvaient en penser de la venue de ce photographe, de voir leur « déchéance » ainsi immortalisée!

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