Elsasser Wurtzle

Généalogie, histoire & chronique familiale

En 1853, des ghostbusters font le buzz

hiver

Situé dans la plaine d’Alsace, Illhauesern est un ancien village de pêcheurs qui a gagné une grande notoriété en raison de son auberge de l’Ill, le restaurant dirigé de nos jours par le chef Marc Haeberlin.  L’aventure dont il est question ici, se déroule sous le  Second Empire et n’a rien de gastronomique. Elle pourrait sembler une farce,  mais a néanmoins fait l’objet d’un rapport confidentiel à rallonge adressé très sérieusement au préfet du Haut-Rhin en la personne de Jules Léonard CAMBACERÈS, un individu autoritaire, mal aimé et dont on prétend qu’il est dans les petits souliers du prince Jérôme Bonaparte. Une effrayante histoire qui a le mérite d’être absolument authentique, mais également totalement inédite sur le Web.  Comme je n’ai pas encore eu le plaisir de pouvoir la découvrir dans un alsatique, je me dis qu’ il y a de bonnes probabilités qu’elle puisse, sinon vous régaler, au moins vous interpeller! 

ligne2Il existe en 1853, au milieu de la commune et à proximité de la maison de monsieur le maire, un lopin de terres labourables appelé le « Schlossgarten »,  étymologiquement le jardin du château.  Un château? À cette époque, il n’existe plus que des vestiges de cette immense bâtisse qui était située à Guémar et que seuls les plus âgés ont pu connaître. Les personnes qui s’en souviennent vaguement ont toutes, au moins 80 ans.  Le Molkenbourg, comme ont le surnommait était autrefois identifiable de loin avec ses deux tours massives et appartenaient depuis le XIIIe siècle à une famille de la noblesse alsacienne les von Rappoltstein que les Français appelaient  les « Ribeaupierre ».

Le  Schlossgarten est prétendu hanté depuis de longues décennies par un fantôme sans pour autant que l’on se souvienne de manière précise quand ont débutés ces rumeurs qui  restent continuellement alimentées par de cycliques témoignages.  L’esprit est présenté comme  lumineux.  Une autre rumeur, tout aussi persistante, concerne un immense trésor qui y serait enterré.  Pour s’en emparer, il est établi dans la pensée de tous ceux qui veulent croire en ces choses, qu’il faudrait conjurer l’esprit errant, mais personne n’a encore osé tenter cet exercice jugé trop dangereux.

Dans la nuit du 10 décembre 1853,  comme les années précédentes, dans le champ cette étrange lumière est aperçue et la nouvelle fait le tour de la commune probablement par l’intermédiaire du média social le plus efficace: la taverne. Le temps est glacial. Quelques courageux, présumant que ce phénomène se reproduirait le lendemain, se proposent de se risquer à réaliser cette  conjuration. À cette fin et pour être sûrs d’être présents quand cette lumière surgira à nouveau, ils ne trouvent pas mieux dans un premier temps, que l’idée de camper sur les lieux. Ils partent ainsi à la rencontre du propriétaire du champ qui tient, quoi qu’il arrive, à garder la moitié de ce trésor.  Des abris de fortune seront faits de vieux draps et parmi cette bande de rêveurs figure le maire en personne avec son adjoint. Il est convenu par le représentant de l’autorité municipale que l’autre moitié ira pour la construction d’une église. En effet, la commune étant autonome depuis moins de 20 ans, l’absence de cet édifice est un sujet récurant dans cette municipalité et la charge d’âmes est toujours rattachée à la commune voisine.

On décide,  dans cette hystérie collective, les responsabilités de chacun et une assemblée rituelle est constituée. Parmi les volontaires, chargées de la tâche la plus pénible, le fils du maire en personne qui venait de terminer récemment son service militaire, mais également des personnalités comme l’instituteur et le garde-chasse. L’instituteur était l’homme de la situation, il a tellement lu d’ouvrages qu’il sait forcément quoi faire. Il faut absolument  élaborer une stratégie pour se muscler mystiquement.  Il est question de jeûner et de se préparer par les prières. Le jeûne et les prières c’est très bien, mais il vaut mieux  s’assurer de pouvoir utiliser la puissance d’une sainte relique qui servira de bouclier spirituel.  Une très bonne idée, qui séduit toutes les personnes présentes.

L’expédition est prévue pour le lendemain et devait finalement prendre son départ de la maison du maire. C’était sans compter sur l’autorité toute naturelle de son épouse qui craignait que le dangereux revenant puisse débouler chez elle, dans une maison désertée par ses occupants les plus virils.  Finalement, elle se laisse convaincre par la foule présente et une poignée d’arguments qui semblaient sages et logiques.

Quand arrive l’heure du  grand départ, chacun est muni de son chapelet. Les plus grands, les plus forts ouvrent la marche et la quasi-totalité de ces hommes est munie  d’une perche à houblon taillée comme un crayon qui mesure quand même entre huit et dix mètres de long. Cette troupe fait penser à  un dessin  qui évoquait la guerre des paysans vu dans un livre d’histoire que détenait l’instituteur. La relique est celle du crâne du saint évêque de Trêves emprunté à la chapelle Saint Maximin. Visiblement, il y a dans le lot des personnes complètement apeurées qui marmonnent des prières en tremblant.  Il n’y a pas de doute,  Dieu seul est capable d’ insuffler la force nécessaire à mouvoir leurs jambes dans cette nuit silencieuse, froide et brumeuse.

Dès que la  lumière est à portée des bâtons,  la petite troupe hétéroclite s’arrête,  pour réciter les prières, litanies et formules trouvées grâce à la perspicacité des plus érudits. Mais la lumière qui un court moment diminua en intensité, ne disparaît pas!

Les plus braves  d’entre eux changèrent alors de tactique. Ils frappèrent du bout de leurs immenses bâtons,  de grands coups sur l’émmanation lumineuse, ce qui eut pour effet de l’éteindre. Certains prétendent avoir entendu des craquements semblables à un pot de grès qui se casse.  Il n’y a plus de doute, l’esprit enfin  a été conjuré par les redoutables villageois et le pot renfermant le trésor est brisé.  Il n’y a plus qu’à se baisser pour prendre possession des merveilleuses richesses ainsi offertes.

La surprise fut grande et générale, car en guise de fortune ils découvrent une citrouille fracassée, de la plus volumineuse espèce, indubitablement creusée par la main de l’homme et qui semblait encore vouloir les narguer. Son sourire  stupide n’a pas été effacé dans l’explosion de violence, la chandelle éteinte et abîmée  apparaissant enfin clairement après avoir soulevé ce qui fut, très certainement, le sommet de son crâne.  Ensuite, il se regardèrent tous dans les yeux , les uns et les autres, avant de rentrer, tout à la fois  bredouilles et honteux.

rapport

Cette aventure circule maintenant dans toutes les communes du canton et même au-delà, rappelle Monsieur Philippe Schnaebele (1794-1864), le commissaire de Police de Ribeauvillé, le véritable auteur de ce rapport.  Il s’inquiète dans la mesure où tous les notables impliqués dans cette quête absurde sont la risée de la république.  De fait, ils ne sont plus crédibles, ce qui est bien embêtant.  Quel autorité a encore le Maire, l’adjoint, l’instituteur ou le garde champêtre envers des personnes qui vont les visualiser dans ce contexte hilarant?  Sans jamais utiliser ces mots ou une image aussi violente, on ressent bien à la lecture de son rapport qu’il s’agit bien-là  du fond de sa pensée. Pour la petite histoire,  Philippe Schnaebele est également le père de Guillaume qui sera connu dans ce qui sera appelé « l’affaire Scnaebelé » un important incident diplomatique entre la France et l’Allemagne.

Le maire est alors Joseph Hartmann élu en 1846 et qui reste en place jusqu’en 1860.

L’instituteur est très probablement Charles Otter, 31 ans, mais des recherches complémentaires devront s’en assurer.

Le garde-chasse mentionné dans le texte initial est moins évident à identifier sans un autre crochet aux archives départementales du Haut-Rhin. Il est peut-être tout simplement le garde-champêtre. Une personne qui avait dans ses nombreuses attributions l’obligation de constater les délits de chasse.

 

_____________________

Sources :

  • 4M54 Lettre du 10 janvier 1854. –AD68
  • Liste des maires des communes du Haut-Rhin de la Révolution Française à nos jours. -AD68
  • État civil d’Illhauesern. -AD68
  • Wikipédia
  • Gallica
  • Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace
  • Geneanet: arbre  de Jean Luc KORALEWSKI

 

 

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À propos de wurtzele1

Généalogiste amateur intéressé par l'histoire de l’Alsace et des alsaciens , qui par le biais de son blog, cherche à interpeller des cousins qui s'ignorent :-)

20 commentaires sur “En 1853, des ghostbusters font le buzz

  1. lessen-ciel.com
    15 août 2017

    Cette histoire est vraiment amusante … peut-être moins pour les acteurs de cette farce. Mais ce qui interroge c’est que les pantagonistes sont de toutes les couches sociales et de tous bords, ce qui prouve une certaine connivence ; merc ipour ce partage… bonne nuit

    Aimé par 1 personne

  2. Gavroche
    15 août 2017

    😀

    Aimé par 1 personne

  3. philomac1234
    15 août 2017

    Superbe !
    Et ainsi on apprend que les Alsaciens ont inventé la citrouille d’Halloween …

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      15 août 2017

      En fait si le rapport original précise qu’il s’agit d’une citrouille creusée, il n’est nullement question d’un visage. C’est clairement, de ma part, une extrapolation des plus plausibles. On savait déjà qu’en Alsace, divers légumes creusés et éclairés comme dans cette histoire ont existé. Des betteraves fourragères, des céleris, de gros navets très durs sont le plus souvent évoqués sous la forme d’un visage terrifiant. Il manquait la grosse citrouille et ce texte laisse penser qu’il en était bien ainsi.

      Aimé par 2 people

  4. L'Ornitho
    15 août 2017

    Une histoire à creuser, si ce n’avait déjà été fait.

    Très amusante histoire sinon !!

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      15 août 2017

      Tous les éléments que j’ai pu trouver sur ces faits, sont dans ce texte. Il y a peut-être un surplus d’infos dans le calendrier de 1857, mais je n’ai pas réussi à mettre la main dessus. Il y a peut-être encore de la matière dormante dans des bulletins de sociétés savantes, mais idem, la pêche n’a pas été bonne.

      Aimé par 2 people

  5. malyloup
    16 août 2017

    cette histoire me fait penser aux histoires du petit monde de ‘don camillo’ ……et du nord au sud, le ‘surnaturel’ a certainement encore de bien beaux jours devant lui quelle que soit l’époque 🙂
    merci beaucoup d’avoir déterré ce texte 😉

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      16 août 2017

      Oui, l’esprit superstitieux se trouvera toujours des excuses pour soutenir ses délires où le surnaturel, le fantastique et le religieux puissent s’épanouir. Cela n’a jamais été un problème d’époque, il est lié à la passivité, la fainéantise intellectuelle et la lâcheté. Ces trois derniers traits de caractère ont permis d’innombrables injustices, d’horreurs dans tous les domaines de l’existence.

      Aimé par 1 personne

  6. juliette
    16 août 2017

    une simple citrouille qui leur a donné une belle trouille …quelle bande de courges ! merci pour ce récit  » rigolo  » , mais pas vraiment au fond … il montre bien que la superstition est un grand fléau ! qui peut entraîner vers de grosses dérives et elle existe encore malheureusement …

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      17 août 2017

      On aurait aussi pu placer « cucurbitacées », c’est un mot qui m’a toujours fait sourire 🙂

      J'aime

  7. mascarenhas974
    16 août 2017

    Bravo pour le texte et l’humour en filigrane.

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      17 août 2017

      Merci, il n’y avait nul besoin de forcer le trait avec de pareils zigotos.., cela aurait nuit au suspense 😉

      Aimé par 1 personne

  8. HW
    16 août 2017

    Cette histoire est merveilleuse. Il faut que quelqu’un écrive la version romancée où les personnages se trouvent face aux moqueries après l’incident et en ressortent des hommes changés, et où tout s’avère à la fin être une sombre vengeance ourdie par un ennemi du maire, à qui ce dernier a volé sa fiancée, pour ridiculiser les notables de la commune (je soupçonne le garde-champêtre). Ou quelque chose comme ça. 🙂

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      17 août 2017

      Si qq a envie de tenter l’aventure livresque, ce serait un plaisir pour moi de le lire 🙂

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      • HW
        19 août 2017

        Il faudrait quelqu’un qui connait beaucoup mieux l’Alsace pour que ce soit crédible et réaliste, j’en ai peur… 🙂

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  9. ninoupassions
    17 août 2017

    Superbe histoire !!!

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  10. ingenealogiste
    28 août 2017

    Fascinant et particulièrement savoureux. Sauf à imaginer que l’instigateur ait eu moyen de s’assurer de l’implication des hautes autorités communales dans l’aventure, la farce initiale était sans doute innocente. Merci d’avoir partagé cette anecdote !

    Aimé par 1 personne

  11. wurtzele1
    28 août 2017

    Oui, quand on voit le niveau de la connerie ambiante, on comprend que la commune n’en fasse pas la publicité. Pourtant, les gens étaient profondément superstitieux dans toute l’Alsace, ce n’était pas là une exception. Loin de là! S’il n’y avait pas eu des notables d’impliqués, cette histoire serait passée à la trappe.

    Le culte de l’irrationnel a encore de beaux jours devant lui. De nos jours, il y a des tarés qui s’imaginent très sérieusement être le bras armé de Dieu… c’est encore pire.

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