Elsasser Wurtzle

Généalogie, histoire & chronique familiale

Le bavard Rhin

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Située le long du Rhin, la commune de Kembs qui avoisine alors près de 1000 habitants est le théâtre d’un fait divers atypique qui remontera jusqu’à Paris, au siège du  ministère de la police.  Une fois encore, il s’agit d’une affaire étrange dont la Préfecture du Haut-Rhin eut à s’occuper et qui, pour sûr, devait contraster avec l’habituelle routine.

Je vous en laisse juge, ce billet m’embête un peu, car l’aplanissement des faits compilés aux archives du Haut-Rhin soulève bien plus de questions qu’il n’apporte de réponses! 

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L’histoire débute par un batelier de 45 ans du nom de Marc Keller et que tout le monde appelle Marx,  qui le 22 septembre 1816 trouve, vers 16h00 flottant tranquillement sur le Rhin, une petite bouteille qu’il s’empresse de repêcher. Habituellement,  il transporte des personnes ou des marchandises d’une rive à l’autre voire à des communes distantes bordant le fleuve. Sa curiosité naturelle le porte à l’ouvrir afin d’en extirper le billet  enroulé que la transparence du contenant dénonçait. Cependant, il ne peut le déchiffrer.  Comme il s’agit visiblement d’une bouteille que l’on peut trouver chez tous les pharmaciens et qui en d’autres temps devait contenir une potion médicinale, le brave naviguant à l’imagination débordante, suppose qu’ il s’agit là vraisemblablement d’une ordonnance d’un médecin qui pour une raison ou une autre, n’a trouvé, dans l’urgence que ce moyen pour se faire livrer.   Ne sachant quoi en faire, il le donne à la personnalité la plus proche, un ami qui saura peut-être la lire. Il s’agit d’ un ancien capitaine au régiment de Salm-Salm, monsieur Louis Heitz.    L’homme qui intrigué déroule devant lui cette feuille et rend la bouteille a Marx, semble froncer des sourcils en parcourant la missive des yeux.  Non, je n’arrive pas à la lire…  Marx propose de l’apporter au curé, mais Louis préfère faire jouer ses relations en promettant de la faire lire à Monsieur Roussel, un veuf, propriétaire terrien au « Grand Kembs » qui est respecté de tous.

Pendant que Marx entre chez lui avec sa bouteille vide et raconte son histoire à qui voulait l’entendre, Louis va d’un pas décisif chez  François Augustin Roussel.  Ce dernier  qui affichait bien ses soixante ans était sur le point de partir à Colmar quand Louis arriva.   Après avoir parcouru attentivement la lettre, il lui répond juste qu’il ne s’agit pas d’une ordonnance, mais d’une affaire qui semble plus importante et dont il n’est pas utile pour lui d’en savoir davantage.  L’ancien capitaine habitué à s’incliner devant une autorité supérieure ne cherchera pas à en savoir plus.  Ils se quittent en se saluant et Roussel qui de toute façon allait côtoyer des personnes influentes, a dans l’idée d’aborder ce sujet avec André de Biaudos de Castéja, le Prefet.  Sur place, celui-ci étant particulièrement sollicité par les électeurs, il ne pourra la lui remettre  en main propre, sans trop le déranger comme il l’avait initialement espéré.

Vous l’avez compris, Roussel n’est pas n’importe qui.  Avocat et procureur fiscal jusqu’à la révolution, Secrétaire du district de Belfort dès 1790, il a siégé au tribunal révolutionnaire sous la Terreur et fut nommé procureur général syndic par la réaction thermidorienne,  c’est un ancien commissaire du Directoire au Mont-Terrible,   il a aussi été  juge au tribunal civil de l’arrondissement de Delémont, Avocat au conseil souverain d’Alsace et a été un grand ami de feu Jean-François Reubell.  Il avait ses entrées partout, mais il traînait aussi une sacrée casserole: il a été accusé de terrorisme en 1794¹, mais ses amis le soutenant, il a pu poursuivre ses engagements.

À Colmar, s’il ne peut parler de cette lettre avec celui qui porte également le titre de  comte de Casteja,  il l’a fait lire à son ami Kohler² qui en parla à Pierre-Jean Belin Conseiller à la cour d’appel de Colmar.  Le rédacteur de  » L’ Ami Du Bon Sens » a également été mis dans la confidence par Roussel. De bouche à oreille,  le Prefet prend connaissance des bruits de couloirs bien avant de recevoir le fameux document que Roussel lui fit parvenir.

De Castéja, lui démontre son intérêt dans une lettre datée du 12 octobre 1816 où il tient absolument à en savoir un peu plus. Il lui demande de bien vouloir lui faire part de tous les renseignements capables de l’éclairer sur cette circonstance assez singulière (sic).  Il aimerait savoir qui a trouvé cette bouteille, quel jour, à quel endroit précis, à quelle heure, etc.

Roussel, par retour de courrier, étale tout ce qu’il sait sur deux pages. Si le texte a été traduit plus ou moins facilement,  la signature est sujet de discorde. Certains y lisent un « Hueres ou hieres Franciae », d’autres « hieres spania ».  Inutile de faire traîner le suspens, vous vous demandez probablement quel est le contenu de cet étrange message composé de sept lignes ?

rhin

Copie du billet* -Droits réservés ADHR 4m54

Le billet rédigé en Latin dans une écriture mal lisible pourrait être traduit ainsi:

À quiconque trouvera cette lettre

Je suis captif à Laussenbourg près du fleuve du Rhin, ma prison est sous terre et celui qui s’est à présent emparé de mon Trône, n’en connaît point la place. Je ne puis écrire davantage parce que j’ai été enfermé avec soin et avec cruauté.

Le préfet bien ennuyé, ne sachant que faire de cette information, pense de son devoir de faire remonter ce mot pour le moins inattendu, jusqu’au cabinet de Monsieur Élie Decazes  le ministre de la police.  Après tout, qui est-il pour juger des suites à donner à ce petit bout de papier qui pouvait peut-être revêtir la forme d’une affaire d’État?

Il vaut mieux être prudent étant donné que la personne ayant rédigée ce mot pourrait constituer un sacré problème dans l’alternative où cela n’était pas une mauvaise blague et que l’information était réelle. La signature plus le trône et la prison le laissent perplexe… En matière de politique, tout est envisageable.

Le 30 octobre de la même année, Paris répond enfin en renvoyant la balle  dans le camp d’ André de Biaudos de Castéja avec le commentaire suivant: « Les relations que vous entretenez sans doute sur la rive droite, les rapports de quelques voyageurs qu’il vous sera facile d’interroger avec circonspection pourront peut-être dans le cas de donner plus de développement à une communication, dont je vous prie en attendant, de recevoir mes remerciements. Agréer, Monsieur, l’assurance de ma considération distinguée.  Signé: le Ministre de la Police« .

Envoyez, c’est pesé.., s’il n’avait pas répondu, cela aurait été pareil!

On n’en saura pas plus l’affaire, n’aura pas de suite connue et le mystère reste entier.

Pour terminer sur une note utile et comme ni sur Geneanet , ni dans le dictionnaire historique de la Suisse, et non plus dans la biographie succinte de Roussel par Suratteau¹, personne ne semble détenir la date exacte du décès de Roussel, je vous la donne: il meurt a Kembs le 31 mai 1831 (acte N°15).

1)Un commissaire du Directoire: François-Augustin Roussel -J. Suratteau, Annales historiques de la Révolution française 29e Année, n ° 149 (Octobre-Décembre 1957, page 320) eds Armand Colin.
2) Il m’a été impossible d’identifier cette personne, c’est un patronyme trop courant. Roussel connaissait beaucoup de Kohler.
*L’original, ne figure pas dans le dossier détenu dans les Archives dépatementales du Haut-Rhin. On ignore,  qui le détient.  A l’époque, probablement, les services ministériels… La reproduction ci-dessus , est une copie issue des services de la Préfecture.

___________________ ∇ ___________________

Sources & ressources:

  • AD68, cote 4 M 54 -4 pièces concernant un billet trouvé dans une bouteille (P1020036-40).
  • AD68, État-civil de Kembs
  • http://www.sfhp.fr/
  • Wikipédia


  • Dictionnaire biographique du Territoire de Belfort
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À propos de wurtzele1

Généalogiste amateur intéressé par l'histoire de l’Alsace et des alsaciens , qui par le biais de son blog, cherche à interpeller des cousins qui s'ignorent :-)

9 commentaires sur “Le bavard Rhin

  1. L'Ornitho
    6 octobre 2017

    La résolution de l’histoire est restée embouteillée sous terre semble-t-il … grrrh 🙂

    Aimé par 2 people

  2. carnetsparesseux
    6 octobre 2017

    Une prison souterraine qui donne sur un fleuve… hum ! Cela dit, en 1816, il ne devait pas manquer de prétendants à des trônes égarés au cours des 25 années précédentes et mouvementées ! ni de plaisantins….

    sinon, moi, je lis « spania ».

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      6 octobre 2017

      En fait, ce que l’on peut lire sur l’image n’est qu’une retranscription d’époque. Le véritable billet devait être rédigé avec une écriture de cochon d’où l’incertitude quant-à la véritable signature. Pour En ce qui concerne la prison souteraine qui donne sur le fleuve, il ne faut pas réagir en se mettant au même niveau. L’Allemagne est comme l’Alsace.., il y a du relief et les châteaux sont souvent en hauteur et les geôles peuvent exister en profondeur.

      Aimé par 1 personne

  3. chachashire
    6 octobre 2017

    hieres spaniae. ça parait plutot une blague.

    Aimé par 1 personne

    • wurtzele1
      6 octobre 2017

      En tous les cas, le préfet a été particulièrement attentif à tous les détails relevés et semblait prendre au sérieux ce mot dont l’original par son aspect et son contenu avait de quoi intriguer tous les notables qui l’on eut en main!

      Aimé par 1 personne

      • chachashire
        6 octobre 2017

        Oui bien sur c’est normal. de plus notre regard est quand mème infiniment plus exercé depuis que le monde médiatique nous met en contact avec toutes les perversités de la terre.

        J'aime

  4. bernard25
    24 octobre 2017

    Bonjour ou bonsoir mon AMI,mon AMIE

    Je viens t’offrir la clef de mon cœur
    C’est au milieu d’un jardin secret
    Ou je cultive 2 belles fleurs
    Leurs noms « Amour et Amitié »..
    Elles te sont réservées
    Passe une agréable journée ou soirée

    Prends bien soin de Toi, bonjour à tous les tiens

    Gros bisous. Bernard

    Aimé par 1 personne

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